Éditorial

UBERANGOISSE, entre économie souterraine et concurrence déloyale

Lorsque l’on parle d’Uber, on pense immédiatement à tous ces chauffeurs de taxis en colère qui n’ont pas hésité à bloquer nos rues pour défendre leurs droits et crier à la concurrence déloyale. Un événement marquant dans l’histoire économique contemporaine, au point que désormais ce sont toutes les startups qui essaient de se frayer un chemin dans le domaine de l’économie circulaire et collaborative qui sont pointées du doigts, accusées de « voler des emplois ».

La médiatisation de pratiques vieilles comme le monde

Loin de moi l’idée de cracher dans la soupe mais les startups de l’économie collaborative et circulaire, bien qu’audacieuses, ne proposent que très rarement des services originaux : covoiturage, cohébergement, prêts entre particuliers, services entre particuliers, etc. En revanche, là où ces startups jouent la carte de l’innovation, c’est en créant des plateformes faciles d’utilisation qui lient en deux clics les différents acteurs de cet échange, et en le monétisant parfois. Le bouche à oreille et la petite annonce laissée dans sa boulangerie préférée ont fait place à une multitude de sites internet qui abolissent les frontières et facilitent les échanges, médiatisant au passage toutes ces pratiques dites collaboratives. Et c’est seulement depuis que cet art de l’échange est érigé comme modèle de consommation que l’on s’insurge contre lui : qui auparavant se serait permis de pester contre les participants d’un vide grenier ? Contre des auto-stoppers ? Ou contre cet étudiant qui propose des cours d’anglais « au black » ?

La différence entre le particulier qui tient un stand dans toutes les brocantes de la région et celui qui met tous ses biens d’occasion en vente sur Leboncoin est ténue : par contre, quand l’un est qualifié de « chineur », l’autre est pointé du doigt pour fraude fiscale et concurrence déloyale face aux brocanteurs professionnels. Vous avez dit « cohérence » ?

Distinguer l’utilisateur occasionnel de l’utilisateur régulier

Le problème de l’économie collaborative et circulaire ne réside donc pas dans la pratique en elle-même mais dans la fréquence de cette dernière : ce qu’ont permis les startups aux adeptes de cette économie, c’est d’en faire une activité lucrative tout en s’affranchissant de certaines règlementations. Mais est-ce que cela fait des startups les seules responsables de ces pratiques déloyales ?

Non, c’est une évidence. Plusieurs choses rentrent en compte : la première, c’est la toute-puissance d’Internet qui rend ces pratiques plus simples et plus rapides. Pour reprendre l’exemple du marché de l’occasion, il est toujours plus facile de publier une annonce sur un site et d’attendre d’être recontacté par un acheteur plutôt que d’installer un stand lors d’un vide-grenier et d’attendre la venue de potentiels acheteurs toute la journée. Face à cette réalité, et alors que nous subissons encore de plein fouet les répercussions de la crise économique, pas étonnant de voir des particuliers passer de nombreuses heures sur ces sites à la quête d’un échange qui pourra lui permettre d’arrondir ses fins de mois. La seconde, c’est effectivement le climat économique dans lequel nous évoluons : le pouvoir d’achat en berne, taux de chômage élevé et pessimisme ambiant. La génération la plus touchée ? Les juniors, qui arrivent difficilement sur le marché du travail… et qui sont aussi les plus gros consommateurs d’économie collaborative circulaire. A l’heure où il est plus facile pour eux de trouver un colocataire d’une nuit sur Airbnb que de trouver un emploi, il n’est pas étonnant de voir cette génération utiliser massivement ces sites : une condition sine qua non pour pouvoir finir le mois autrement que dans le négatif. Enfin, le troisième facteur à peser dans la balance n’est autre que la lourdeur administrative, qui d’ailleurs peine à progresser sur ces questions. Difficile en France de savoir à partir de combien d’argent gagné à faire du covoiturage, de la revente d’occasion ou de cohébergement on devient un professionnel. Pas de quotas définis, et pas de solution « win-win » en vue pour l’instant : c’est un réel manque à gagner pour l’Etat qui pourrait proposer des statuts officiels aux adeptes de l’économie collaborative qui leur permettrait de continuer les échanges sans crouler sous les taxes. Au lieu de ça, ce sont encore et toujours les startups qui sont pointées du doigt.

 

Les startups sont incontestablement victimes de leur succès : très au fait des tendances de consommation et des attentes des nouvelles générations, elles proposent des services et des modèles d’entreprise qui séduisent… et qui marchent ! Elles semblent ouvrir la voie vers une économie responsable et participative, qui pourrait bien mettre fin à la récession actuelle. Le problème, c’est que l’Etat français, au lieu d’intégrer ces changements se bat vainement contre eux, le tout largement relayé par des medias anxiogènes qui voient le verre à moitié vide. Et si on commençait à voir tout ceci d’un œil UBERASSURÉ ?

Lazare CHATZITHOMAS, Président du GEM, 14 mars 2016